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Publié par C'est le coeur

Sur http://www.lexpress.fr/culture/musique/chanson/salut-les-copines_479353.html
Salut les copines!  Hardy-Sheila-Vartan
propos recueillis par Gilles Médioni, publié le 22/11/2006 - mis à jour le 20/12/2006 18:02


Incroyable mais vrai: c'est leur toute première interview ensemble. Il a fallu jongler avec les plannings. La veille, Sylvie Vartan débarquait de Los Angeles. Le lendemain, Sheila s'envolait pour l'étranger. Françoise Hardy était débordée. Le jour J, les trois idoles des yé-yé se sont prêtées au jeu entre deux éclats de rire. Pour la séance photo, Sylvie a suggéré à Jean-Marie Périer (
Lire son interview) qu'elles se glissent sous la couette. Sheila a tout de suite dit oui. Françoise a hésité puis accepté. Et ce fut, de nouveau, le temps des copines.


Le public vous associe spontanément depuis quarante-cinq ans car vous avez surgi au même moment en tête des hit-parades, sur les ondes d'Europe 1 et à la Une du magazine Salut les copains. Mais vous fréquentez-vous un peu? Beaucoup? Pas du tout?

Sylvie Vartan: A nos débuts, on se voyait souvent, puisque Jean-Marie (Périer) nous réunissait. Avec Sheila, par exemple, on a posé pour une photo mythique déguisées en Bécassine. Mais je connais mieux Françoise.
Françoise Hardy: Sheila restait cloîtrée.
Sheila: Sous couveuse.
Françoise: Carrément séquestrée.
Sheila: Je participais moins. Le lien entre Sylvie et moi a toujours été Françoise. Pour se parler toutes les deux, on passe par elle.
Françoise: Là, je tombe des nues!
Sylvie: On est liées par les astres. [Rires.]
Sheila: Vous avez démarré avant moi. Je me rappelle la première fois où j'ai entendu Tous les garçons... Toi, Sylvie, tu as commencé en quelle année déjà?
Sylvie: 1962? 1961? Je me souviens d'une séquence du Petit Conservatoire de Mireille à la télévision. Françoise, tu avais l'air un peu... déconnectée.
Françoise: Pétrifiée, oui! Plus tard, je me suis vraiment retrouvée en Charlotte [Gainsbourg] aussi timide, l'air ingénu. Sylvie, tu étais la première. Je t'ai croisée à tes débuts près des Champs-Elysées. Tu m'avais éblouie.
Sheila: Daniel Filipacchi avait lancé dans SLC: «Réveillez-vous, les filles! Y a que Sylvie sur le marché!» J'ai pensé tout haut: «T'inquiète pas, j'arrive!»


Votre dénominateur commun, c'est la chanson sentimentale. Chacune l'aborde différemment. Françoise, vous évoquez plutôt la souffrance. Sylvie, le drame. Sheila, l'optimisme.


Françoise:
Toutes les chansons parlent d'amour. J'envie certains titres de Sylvie. Par exemple, L'amour, c'est comme une cigarette
Sylvie: Ah bon? J'adore de toi C'est le temps de l'amour. [Elle chantonne.]
Françoise:2'35 de bonheur; La Plus Belle pour aller danser. Sylvie a cumulé une série de chansons intemporelles. Quant au spectacle de Sheila au Zénith, en 1985, il m'a impressionnée.Aucune de vous n'est devenue chanteuse pour les mêmes raisons?
Sylvie: Je voulais être comédienne. Seule Sheila désirait chanter...
Sheila: Chanson, danse, acrobatie, cirque. Tout m'intéressait. Je ne voulais pas rester chez moi.
Françoise: Moi aussi, j'avais l'ambition de sortir de mon trou, d'enregistrer un disque. Si je n'avais pas forcé ma nature pour passer une audition, je l'aurais regretté toute ma vie. Je ne pensais pas que cela m'amènerait jusqu'à aujourd'hui.

Vous avez vécu une carrière avec des creux et des bosses. Sheila a fait une pause de huit ans. Françoise a arrêté de se produire en concert. Sylvie espace ses rentrées. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer?


Françoise:
Une passion qui vit en moi depuis l'enfance. L'idée de tout arrêter m'a bien effleurée un moment. J'étais lasse des émissions de télé filmées comme des concerts. J'ai cherché à écrire pour d'autres et ce fut un parcours du combattant. Johnny a mis un an pour écouter une chanson... et pour la refuser.
Sheila: Vous chantez à la maison? Moi, jamais.
Sylvie: Moi, non plus.
Françoise: Il m'arrive de siffloter, d'accrocher un air. Récemment, c'était Là où je t'emmènerai, de Florent Pagny. Je suis une midinette, Dieu sait si on me l'a reproché. Chaque fois que la musique est belle et assez mélancolique pour me faire monter les larmes, je suis contente.
Sheila: Moi, je continue pour l'émotion, pour voir briller les yeux du public.
Sylvie: La scène m'a tenue. Les disques, c'est autre chose.
Françoise: On se demande toujours s'il y en aura un autre derrière.

 

Au tout début des sixties, s'imposer comme chanteuse dans un monde masculin demandait des qualités particulières. Avez-vous l'impression d'avoir été féministes avant l'heure?


Sylvie:
C'était une vie d'homme, oui, entourée d'hommes, et aux yeux des autres, sans doute, on paraissait émancipées puisqu'on était indépendantes financièrement. Mais je n'ai jamais été féministe: il me semblait naturel d'être libre de réaliser mes rêves. A l'époque, le métier balbutiait: il n'y avait pas de plan marketing, par exemple. Nous étions, nous aussi, novices.
Sheila: On nous demandait de chanter juste. Point. C'étaient des années insouciantes mais on a sûrement rompu avec l'image de nos parents, de nos mères.
Françoise: Sans jamais me sentir féministe, j'ai utilisé la contraception avant qu'elle soit légale. J'avais 18 ans, j'étais encore mineure. Et j'avais un modèle maternel fort: maman nous a élevées seules, ma sœur et moi. Ce qu'on peut regretter, c'est la fraîcheur, la spontanéité, l'innocence des yé-yé. On était tellement heureuses de signer un contrat qu'on ne le lisait même pas! On touchait, je crois, 4% du prix de gros du disque.
Sylvie: 4%?
Sheila: Vous étiez bien payées. Moi, c'était 3% une fois tous les frais d'enregistrement réglés!
Sylvie: Notre vie était faite de voyages, de tournées. On se couchait à 4 heures du matin, on ne s'occupait pas des royalties.
Françoise: Quand, en 1995, j'ai signé un nouveau contrat, j'ai décidé, pour la première fois, de ne pas me laisser faire. J'ai demandé à quelqu'un de compétent de le relire, d'ajouter des clauses. J'avais 51 ans...

Avez-vous aimé vos 20 ans?

Sylvie: On les a vécus différemment des autres. C'était des 20 ans... chaotiques.
Sheila: J'enregistrais 16 morceaux par an. Dans les hit-parades, on se suivait les unes les autres. C'était un peu l'usine.
Sylvie: Je n'ai aucune nostalgie des ces années-là. Pourtant, lorsque les souvenirs reviennent, j'ai comme un éblouissement. On dit que le corps se souvient des coups et des blessures. Pas seulement. Moi, je sens cette incandescence. Le rouge feu. Le rouge et or.

Ces centaines de chansons que vous avez interprétées dessinent-elles, au final, un autoportrait précis de vous?


Sylvie:
Oui. Inconsciemment, on sélectionne des chansons qui touchent des points personnels. On se reconnaît dans les mots, dans les thèmes.
Françoise: Chaque fois que j'ai choisi un texte que l'on me proposait, c'est parce qu'il exprimait certains sentiments mieux que je n'aurais pu le faire.
Sheila: Depuis vingt-trois ans, la personne avec qui je vis [Yves Martin] m'écrit du sur-mesure. Quand on écoute un texte comme Vivre mieux, on voit où l'on est.
Françoise: Un peu comme Serge avec Jane. Ou Michel Berger pour France Gall.
Sylvie: Un auteur à domicile... C'est une chance inouïe. Je n'ai jamais connu ça.
Françoise: Sinon, plus globalement, la chanson reste un exutoire. La vie personnelle d'un auteur se lit dans ses textes.


Juliette Binoche évoque une sororité entre comédiennes. Qu'en est-il pour les chanteuses?


Françoise:
Dès nos débuts, j'ai ressenti ce lien. C'est un lieu commun, mais la grande famille de la chanson existe. A partir du moment où l'on fait un métier bizarre - c'est quand même bizarre de passer sa vie à chanter - on est déconnecté du réel.
Sylvie: C'est une excellente thérapie.
Françoise: Cela nous rassemble. J'ai eu ce sentiment en croisant Brassens. Il avait les mêmes préoccupations que nous. Cela crée des liens de se focaliser à ce point sur une chose qui peut paraître aussi superficielle qu'une chanson.
Sylvie: Et aussi forte. Une chanson transporte ailleurs, fait oublier la réalité.

Le suicide de Dalida vous a-t-il amenées à remettre en question ce métier?

Françoise: La solitude de l'artiste est la même que celle des autres êtres humains.
Sheila: On ne peut pas être artiste si l'on n'est pas hypersensible. Dalida n'avait pas de vie de famille. La notoriété isole. J'avais de grandes conversations avec elle sur le fait qu'on était de belles femmes en pleine forme... et célibataires. On faisait peur aux mecs.
Sylvie: La célébrité repousse. Des hommes que je trouvais intéressants n'auraient jamais imaginé me courtiser. Quelqu'un de connu n'apporte que des problèmes. Moi, j'ai aussi ressenti des coups de vide. Sur scène, il y a cette tension, ce bruit, ces trépidations. Et soudain, l'équilibre est rompu d'une manière brutale. On est à vif, le silence de la chambre d'hôtel est d'autant plus dur. D'ailleurs, beaucoup de chanteurs ne le supportent pas.
Françoise: D'où les groupies...
Sylvie: D'où beaucoup de choses. Des groupies, j'en ai trouvé dans mon lit!
Sheila: Moi, j'ai eu des hommes cachés dans ma douche!
Françoise: Pour en revenir à cette question de sensibilité, je pense souvent à une phrase du philosophe Emmanuel Berl, le mari de Mireille: «L'erreur consiste à croire que quelqu'un d'intelligent n'est pas capable d'être bête.» Un artiste, surtout un artiste, peut se montrer insensible.
Sylvie: J'ouvre un autre débat, mais je pense que ce qui vous unit vous sépare. J'ai beaucoup réfléchi sur le sujet, forcément... Au début, c'est attractif de vivre avec un chanteur, on s'identifie tout de suite à lui. Ensuite...
Françoise: Mais on peut être attiré par un artiste à l'opposé de soi.

 

En 1973, Léon Zitrone ouvrait le journal télévisé de 20 heures par: «La France marie Sheila.» Sheila et Ringo, Hardy et Dutronc, Johnny et Sylvie… Vos couples ont marqué l'histoire de la chanson.


Françoise:
Il est normal que les gens fantasment sur des modèles de rêve.
Sheila: Certains journalistes me disent: «C'était un mariage de princesse.» Oui, mais le monde a évolué. J'ai l'impression que les gens ont du mal à nous voir avancer dans le temps.
Sylvie: Johnny et moi, nous représentions une génération. Et puis on est resté longtemps ensemble: dix-sept ans! Ce dont je n'avais pas conscience, c'est du package qui irait avec. C'était terrible. J'ai envié les écrivains, libres, anonymes. Mon existence a été étalée, déformée, mais finalement, je suis proche des gens.
Françoise: Le lien est énorme. C'est comme lorsque Brassens est mort, on a eu l'impression de perdre quelqu'un de sa famille.


Au fil des années, avez-vous découvert des clefs pour durer?


Françoise:
Des petites clefs: l'exigence, la lucidité. Je suis surprise par le manque de discernement de certains collègues sur la qualité de leur répertoire.
Sheila: Peut-être qu'à notre époque les chanteurs donnaient moins dans l'autosatisfaction...

Comment jugez-vous cette «nouvelle scène française» dont certains représentants collaborent avec vous. Benjamin Biolay et Françoise Hardy. Clarika et Sheila. Florent Marchet et Sylvie Vartan.

Sheila: Que je puisse inspirer des jeunes me fascine. Et puis les filles se lâchent de plus en plus.
Françoise: Benjamin et moi, on est sur la même longueur d'onde artistique... Camille, la chanteuse, a un talent fou. Il y a peu de personnalités hors normes comme elle. Aujourd'hui, tout le monde veut chanter. Mais je pense que Barbara allait sûrement plus loin que les nouvelles venues en abordant des sujets comme Le Mal de vivre.


La tournée Age tendre et tête de bois, qui réunit, notamment, Michèle Torr, Demis Roussos et Richard Anthony, cartonne dans les salles françaises. Les sites Internet dédiés aux yé-yé se multiplient. Pourquoi cet engouement a-t--il perduré?


Sylvie:
Ces années sont perceptibles même pour des gens qui ne les ont pas vécues. L'authenticité touche. C'était gai, joyeux, rythmé.
Françoise: On copiait des chansons américaines simplement pour leurs qualités mélodiques. La télévision était faite par des artistes. C'était amusant de rencontrer sur un plateau quelqu'un de plus créatif que soi.

Aujourd'hui, ces baby-boomers s'apprêtent à prendre leur retraite. Vous sentez-vous l'âme d'un(e) senior?

Françoise: A 60 ans, nos parents étaient considérés comme plus âgés que nous aujourd'hui. Mais, en même temps, nous, on se fatigue davantage. Tout va plus vite, dans tous les métiers. On est submergé d'informations. Le cerveau est au bord de l'implosion.
Sylvie: Je trouve formidable d'avoir un passé. Je suis plus émue de le partager avec le public que de chanter, à 17 ans, devant des foules en délire, comme je l'ai fait.
Sheila: Les gens se sont fabriqué des souvenirs sur nos chansons.
Sylvie: Il faut simplement que le temps passe pour s'en rendre compte.

Barbara déclarait, en 1966: «On ne peut plus se présenter à 60 ans sur une scène à moins d'être Mistinguett.»

Françoise: Et Mistinguett disait à 80 ans: «Je hais les vieux.»


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